Le Jardin andalou
Catálogo en francés de la exposición itinerante El Jardín Andalusí. Fundación de Cultura Islámica. Editorial Al Fadila. Madrid, 2008
39 p. Rústica. Ilustraciones a dos tintas. ISBN 10: 84-86714-08-7.
6 euros
LE JARDIN SCIENTIFIQUE
À l’époque de Al-Andalous, les jardins servaient aussi de lieu d’expérimentations botaniques destinées à l’agronomie et à la pharmacopée. Pour cela il fallut introduire et acclimater de nombreuses espèces inconnues jusqu’alors.
Durant la période du VIIIe au XIIIe siècle, les Andalousiens amenèrent sur la Péninsule de nombreux produits d’origines diverses s’étendant de l’Extrême-Orient jusqu’au Magreb. Ils n’arrivèrent pas à acclimater parfaitement certaines espèces comme le poivre, le cinnamome, le camphre ou l’encens mais ils obtinrent d’excellents résultats avec le safran, le palmier dattier, la canne à sucre, le coton, la grenade et les agrumes, entre autres. Cela engendra d’importants excédents de production qui rendirent possible l’exportation de certains de ces produits comme le safran, vers d’autres pays du monde islamique.
Cette acclimatation fut propice aux souverains omeyyades de Al-Andalous et plus tard à quelques émirs des différentes taifas de la péninsule qui firent aménager de grands jardins botaniques proches de leur palais ou à coté de leurs maisons d’agrément (propriété de campagne). Pour cela, ils s’entourèrent de géographes et agronomes qui étaient chargés de son entretien et son développement et qui furent convertis en Jardiniers Royaux, postes hautement valorisés. Ces scientifiques étaient des spécialistes non seulement de la botanique mais aussi de « l’Art de l’Agriculture » comme ils le nommaient eux-mêmes. Ibn Luyun (XIVe siècle) de la ville d’Almeria, disait à propos de l’agriculture : « Allah a mis à dans l’Agriculture la majeure partie des biens nécessaires à la subsistance de l’homme et c’est pour cela que son intérêt est grand concernant les utilités qu’elle recèle ».
Les traités d’agriculture
Dans les villes comme Grenade, Murcie, Valence, Cordoue, Tolède, Séville ou Almeria se développe une extraordinaire littérature agricole (littérature traitant de la géographie et de l’agriculture en langue arabe dont l’évolution historiographique peut se suivre du XIe siècle au XIVe) dont la majorité des auteurs étaient des médecins. Leur intérêt pour l’agriculture était empreint de la connaissance et des applications médicales et diététiques des espèces végétales.
À Cordoue se distingua le médecin Abu-l-Qasim al-Zahrawi, mort en l’an 1009, auteur d’un Précis d’Agriculture.
À Tolède ce fut Ibn Wafid (1008-1074), auteur de nombreux ouvrages de médecine, parmi lesquels se distingue le Traité des médicaments simples. Ibn Wafid, au service du roi al-Ma’mun de Tolède, conçu pour lui un jardin botanique ou Potager du Roi (Yannat al-Sultan) qui s’étendait dans la Vallée du Tage (voir la section consacrée aux Royaumes des Taifas). C’est durant ce XIe siècle, que Al-Andalous voit apparaître les premiers « Jardins Botaniques Royaux » précédents de presque cinquante ans ceux de l’Europe de la Renaissance. Entre autres ouvrages, Ibn Wafid écrivit Somme ou abrégé dAgriculture. L’ouvrage d’agronomie de Ibn Wafid inspira un des traités d’agriculture de la Renaissance les plus connus : l’Agriculture Générale de Gabriel Alonso de Herrera, édité en 1513 à la demande du Cardinal Cisneros.
Ibn Bassal, contemporain de Ibn Wafid, fut lui aussi au service de al-Ma’mun de Tolède. Il est l’auteur de l’important ouvrage d’agriculture Diwan al-filaha. À la différence des autres auteurs de traités de géographie et d’agronomie qui s’inspirèrent d’autres classiques, Ibn Bassal se basa sur ses expériences personnelles, rendant ainsi son traité d’agriculture le plus insolite et objectif de tous les écrits des spécialistes andalous.
L’arrivée de Alphonse VI à Tolède en 1085 obligea Ibn Bassal à émigrer à Séville, et à se mettre au service du roi al-Mu´tamid, pour qui il conçu un « Potager du Roi ».
À Grenade se distingua al-Tignari. Il fut au service du dernier roi Ziri de Grenade, l’émir Abd Allah (1073-1090). Il est l’auteur d’un traité d’agriculture intitulé Fleur du jardin et plaisir des esprits (Zahr al-bustan wa-nuzhat al-adhan). Il dédia ce livre au fils du sultan almoravide Yusuf Ibn Tasufin, lorsque ce dernier fut au pouvoir à Grenade. L’œuvre est composée de deux articles ou maqalas et de 360 courts chapitres.
Le plus important traité d’agriculture est peut-être celui écrit à Séville par Ibn al-Awwam à la fin du XIIe siècle ou au début du XIIIe. Son volumineux Traité sur l’agriculture nabatéenne (Kitab al-filaha al-nabatiyya), de trente cinq chapitres, constitue non seulement un ouvrage essentiel de ce genre littéraire mais c’est aussi l’ouvrage traitant de géographie et d’agronomie le plus important de tout le Moyen Âge.
Finalement, se distingua Ibn Luyun (1282-1349), précédemment cité. Cet almérien écrivit un Kitab al-filaha ou Traité d’Agriculture, ouvrage fondé principalement sur ceux de Ibn Bassal et al-Tignari, bien qu’il ne manque pas d’observations recueillies directement des études de chaque matière.
Nous terminons notre promenade à travers l’art des traités d’agriculture andalous en citant deux extraits, le premier est tiré du Traité de Hisba (ou du bon gouvernement du souk) de Ibn Abdun de Séville et le second, du Traité d’Agriculture de Ibn Luyun:
“Le prince doit ordonner que l’agriculture reçoive la plus grande impulsion, et celle-ci doit être encouragée, de même que les agriculteurs doivent être traités avec bienveillance et protégés dans leurs travaux. Il faut aussi que le roi ordonne à ses vizirs et aux personnes puissantes de sa capitale, qu’ils possèdent des exploitations agricoles personnelles ; chose qui sera la plus profitable pour les uns et les autres. Ainsi donc, ils s’enrichiront, le peuple aura plus de faciliter pour s’approvisionner et ne souffrira plus de la faim (…).”
Ibn Abdun de Séville“De ce qu’il faut choisir pour la disposition des jardins, des demeures et des métairies. Pour l’emplacement d’une maison au milieu des jardins, on doit choisir une légère éminence qui en facilite la garde et la surveillance. On oriente l’édifice vers le midi, vers l’entrée de la propriété et on installe au plus haut du terrain un puit et un bassin ou, mieux encore, on creuse un canal qui court sous les ombrages. La demeure doit avoir deux portes afin qu’elle soit mieux protégée et assure le plus grand repos à celui qui l’habite.
Au bord du bassin, on plante des massifs qui resteront toujours verts et réjouiront la vue. Un peu plus loin, il doit y avoir des parterres de fleurs et des arbres à feuilles persistantes. On entoure la propriété de vignes et, dans les allées qui le parcourent, on plante des treilles.
Le jardin doit être entouré par l’une de ces allées qui devra le séparer du reste de la propriété. Parmi les arbres fruitiers, outre la vigne, il doit y avoir des micocouliers et d’autres arbres semblables car leur bois est utile”.
Ibn Luyun
La Matière médicale de Dioscoride
La botanique et la médecine hispano-musulmanes doivent une partie de leur essor important aux connaissances du médecin grec Dioscoride. Né à Anazarbus en l’an 1 apr. J. C., il est l’auteur de la Matière médicale, œuvre dans laquelle il récapitula tous les savoirs botaniques et pharmaceutiques de son temps. Cet ouvrage fut traduit en arabe à Bagdad au IXe siècle durant le califat abbaside. On doit sa traduction à Stéphane, fils de Basile (881), mais elle ne fut pas du tout satisfaisante. C’est pourquoi au Xe siècle, l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète envoya en cadeau au calife ‘Abderrahman III de Cordoue un exemplaire de la Matière médicale écrit en grec. Il fut à nouveau traduit en arabe par un moine nommé Nicolas, avec l’aide de plusieurs médecins andalousiens, et envoyé par l’empereur lui-même une nouvelle fois.
Jardins botaniques de Al-Andalous
Le goût pour les jardins botaniques fut importé de Syrie par la dynastie omeyyade. Là, en plein VIIIe siècle, le calife de Damasco Hixem I avait déjà initié une série d’expériences botaniques dans sa propriété rurale al-Rusafa, aux environs de la ville. Des années plus tard, un de ses petits-fils appelé ‘Abderrahman ibn Muawiyya, l’immigré, s’établit en Al-Andalous en tant que premier émir indépendant et fit construire un grand jardin botanique dans sa propriété rurale de Cordoue appelé aussi al-Rusafa en souvenir nostalgique de la propriété de son grand-père en Syrie. D’après l’historien du XIe siècle, Ibn
Sa´id :
“Ici, il eut un beau palais qu’il agrémenta de vastes jardins et dans lesquels il fit apporter des plantes exotiques originaires de régions très diverses. Il y planta les noyaux de fruits sélectionnés et les graines étrangères qui lui avaient été ramenées par ses ambassadeurs de Syrie, jusqu’à ce qu’elles poussent, en peu de temps, grâce à une suite d’efforts et de soins appropriés”.
On pense que des siècles plus tard, un descendant de cet émir de Cordoue, le calife ‘Abderrahman III (Xe s.), fit construire un important jardin botanique dans son palais-cité de Madinat al-Zahra’, à l’ouest de Cordoue. C’est là que l’on planta et acclimata beaucoup d’espèces importées d’Orient et du Magreb et que l’on y intensifia la culture d’autres, déjà connues.
À Tolède, le Pavillon de la Victoire, ou Palais de la Noria (proche des actuels Palais dits de Galiana), construit par al-Ma’mun au bord du Tage et plus tard connu, à l’époque chrétienne, comme « Potager du Roi », fut aussi un jardin célèbre et bien irrigué où l’on acclimata de nouvelles espèces.
Plus tard, le calife almoravide Abu Ya´qub Yusuf (XIIe s.) fit construire de magnifiques palais sur l’ancienne lagune asséchée, aux environs de Séville. Ils furent appelés de la Buhayra (« la lagune ») et autour s’étendaient de grandes plantations qui étaient irriguées grâce à l’eau apportée par les Canaux de Carmona.
Les plantes autochtones antérieures à l’Islam et les espèces originaires d’Orient
À leur arrivée en l’an 711, les arabes découvrirent de grands espaces boisés sur la Péninsule et plantés de divers produits horticoles : chênes verts, chênes lièges, chênes rouvres, frênes, genévriers, pins, lentisques, églantiers et chèvrefeuilles, outre des cultures de châtaigniers, noyers, micocouliers, oliviers, figuiers, pommiers, poiriers, vignes, oignons, aulx, choux, laitues, cèleris, cardons, coriandre et persil.
Durant la période de Al-Andalous, entre le VIIIe et XIIIe siècle, on introduisit sur la Péninsule de nombreuses espèces agricoles nouvelles, beaucoup venues de Perse, d’Inde et de Mésopotamie. Parmi elles se distinguent le riz (Oryza sativa), le carthame ou faux safran (Carthamus tinctorius), le chanvre (Cannabis sativa), le safran (Crocus sativus), l’aubergine (Solanum melongena), les épinards (Spinacia oleracea), le souchet comestible (Cyperus esculentus), la réglisse (Glycyrrhiza glabra), les bananiers (Musa sp.), les mûriers blancs (Morus alba) et une bonne partie des agrumes comme le cédratier (Citrus medica), le bigaradier (Citrus aurantium), le limettier (Citrus limettia), le citronnier (Citrus limon) et les pamplemoussiers (Citrus grandis). Arrivèrent aussi les pastèques et les melons du Sind (Pakistan), la coloquinte, à usage médical, l’artichaut (Cynara scolymus), les carottes (Daucus carota), ou bien les épices culinaires essentielles : basilic (Ocimum basilicum), cumin (Cuminum cyminum), sésame (Sesamum indicum) et coriandre (Coriandrum sativum), herbes et graines aromatiques originaires d’Asie Mineure ou du Proche-Orient.
Parmi les arbres fruitiers on trouve les cognassiers (Cydonia oblonga), originaires de Perse et d’Asie Mineure, les palmiers dattiers (Phoenix dactylifera), de nouvelles variétés de grenadiers (Punica granatum) originaires du Kurdistan, les pêchers (Prunus persica), déjà connus en Hispanie romaine, originaires de Chine, et les amandiers (Prunus dulcis), provenant du Moyen-Orient, connus aussi dans l’Hispanie romaine.
Les cultures de Al-Andalous
Ibn Bassal nous donne des informations intéressantes concernant la culture et les techniques employées pour les cultures fruitières et maraîchères. Les textes des géographes citent la qualité et la réputation des figues de Malaga, les pêches, cerises et poires de Saragosse, et les pommes de Cintra, sans oublier les fruits des vergers de Murcie et Valence.
Il est logique de penser à un essor de l’industrie des conserves. L’ouvrage du Xe siècle intitulé Calendrier de Cordoue rappelle ainsi le moment opportun pour la préparation de sirops et fruits au sirop, de même que pour les onguents et parfums d’autres plantes et fleurs. Au mois d’avril on fabriquait l’eau de rose, son sirop, son onguent et on procédait à sa mise en conserve, au mois de mai on faisait le sirop de pomme et celui de graines de coquelicot, en juin on préparait le sirop de raisins verts, de mûres, et de prunes, et au mois de juillet on fabriquait la marmelade de courge et les sirops de poire et de pomme. Également, durant ce mois on commençait à faire sécher les figues pour l’exportation vers l’intérieur aussi bien que l’extérieur de Al-Andalous. Anecdote insolite, en l’an 936 le calife Abd al-Rahman III envoya à son allié nord africain Musa Abi-l-Afiya des étoffes et des vivres, parmi lesquels on remarque 300 récipients contenant des figues.
Les traités hispano-arabes d’Agriculture et de Botanique rassemblent des informations détaillées concernant les plantes aromatiques et médicinales, parmi lesquelles le bois de santal (sustituir d’aloès) « qui ne pousse qu’en Inde et en Al-Andalous ». On s’en servait pour parfumer en le faisant brûler. La dernière nuit du ramadan on brûlait dans la Grande Mosquée de Cordoue, après son agrandissement par Almanzor, quatre onces d’ambre gris et huit de bois d’aloès pour la parfumer.
Le safran de Valence et de la Manche était très apprécié. Mais Al-Andalous fut surtout connu pour être le premier producteur d’huile d’olive du monde. Ses oliveraies, qui couvraient de larges zones du pays, nécessitaient une grande attention car n’importe quel incident touchant à l’environnement pouvait être préjudiciable à la floraison ou au développement ultérieur du fruit. Parmi les zones de production on peut citer les hauteurs de Séville, avec des oliveraies occupant quarante miles de long par douze de large, de Séville à Niable. Les olives de l’Aljarafe donnaient une huile de première qualité, d’un goût agréable, et d’une période de conservation estimée en années. Jódar était le centre producteur d’olives de la province de Jaén, à tel point qu’il reçu le qualificatif de Gañir al-Zayt, « la mare ou la tache d’huile ». Toutes les provinces andalouses, en plus du sud-est et de la partie orientale de la Péninsule, Badajoz et Coimbra, étaient des grandes régions productrices d’olives.
Les conditions favorables, aussi bien climatiques que édaphiques, permirent la culture de la vigne sur presque tout le territoire de Al-Andalous. Parmi les variétés de raisins andalous se distingua l’acebibe (al-zabib), qui était celui de meilleure qualité, avec des raisins très charnus et dont une grande partie était vouée à l’exportation comme raisins secs. Les raisins secs de Malaga, Almunecar, Elche ou Ibiza étaient célèbres. On décrit aussi dans les traités le raisin des abeilles (asali) et les raisins sultanines (sa´bi), qui était produit à Grenade et dans les provinces côtières. On trouvait également abondamment le raisin muscat (muski) et la vigne grimpante appelée chasselas doré (al-´aris). Parmi les zones productrices on peut citer les vignobles aux environs de Malaga, Jerez, dans les Alpujarras, la campagne de Cordoue, Almunecar et Séville, Valence, Lorca – avec des grappes pouvant atteindre un poids de cinquante livres – Elche et les îles Baléares. On parle aussi d’Aragon et des vignes de Saragosse avec des raisins qui pouvaient se conserver pendant 6 ans. Au Portugal, se distinguaient les raisins de Coimbra et Faro. Malgré l’interdiction coranique et les mesures officielles adoptées, une bonne partie de la production viticole servait à l’élaboration du vin.

